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La Russie formule sa "Doctrine nucléaire" : éléments d'explication

Igor Delanoë Igor Delanoë
8 Juin 2020

Principaux points à retenir :

  • Il s’agit du premier texte du genre publiquement diffusé par la Russie
  • Ce document rappelle que la posture de dissuasion nucléaire russe ainsi que l’emploi d’armes nucléaires par Moscou s’inscrivent dans une approche exclusivement défensive. Il esquisse néanmoins un élargissement des conditions pouvant provoquer l’usage du feu nucléaire par la Russie et un glissement vers l’emploi en premier 
  • Bien que non dépourvu de zones d’ombre et de contradictions, ce texte procède d’une volonté de clarification et de transparence de la part des autorités russes en matière de dissuasion nucléaire, sur fond de tensions avec la communauté euro-atlantique
  • Même si celle-ci n’est pas nommée, la communauté euro-atlantique est le principal destinataire de ce document qui vise à en éroder la cohésion suite aux récentes initiatives de l’administration Trump qui désengagent les États-Unis du régime de contrôle des armements, laissant certains pays Européens dubitatifs
  • Il propose enfin un cadre doctrinal pour l’usage à des fins pré-stratégiques des armes non-nucléaires stratégiques et des armes nucléaires tactiques dont on a constaté la montée en puissance au sein de l’arsenal russe au cours de la décennie 2010

Introduction

Vladimir Poutine a promulgué le 2 juin l’oukase intitulé « Les fondements de la politique de la Fédération de Russie en matière de dissuasion nucléaire ». La publication de ce document intervient dans un double contexte. Ce texte est diffusé alors que l’armée russe se trouve au cœur d’un processus de modernisation réalisé dans le cadre du programme d’armement 2018-2027. Ce programme fait lui-même suite au plan d’armement 2011-2020 finissant et considéré comme réussi au regard des succès militaires russes enregistrés en Syrie notamment. Moscou a par ailleurs entrepris de développer une série d’armes faisant appel à des technologies de rupture (armes supersoniques et hypersoniques, laser, systèmes sous-marins autonomes) largement présentées lors du discours prononcé par Vladimir Poutine devant l’Assemblée fédérale en mars 2018. Au plan international, la sortie des États-Unis en août 2019 du traité sur les Forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI, 1987) (1)  a assené un coup au régime de contrôle des armements hérité de la Guerre froide, tandis que Washington annonçait fin mai son retrait du traité Ciel ouvert (1992) et évoquait dans la foulée la possibilité de reprendre des essais nucléaires. L’administration Trump entretient par ailleurs le flou sur ses intentions vis-à-vis du traité américano-russe New START qui expire en février 2021 (2). Cet effondrement des mécanismes internationaux de contrôle et de confiance en matière d’armements se déroule sur fond de tensions entre la Russie et la communauté euro-atlantique suite à la crise ukrainienne de 2014.

« Les fondements de la politique de la Fédération de Russie en matière de dissuasion nucléaire » se présentent sous la forme d’un document stratégique de 7 pages subdivisé en 4 parties (3). Ces parties traitent des considérations générales de la Russie sur sa posture de dissuasion nucléaire, elles en définissent l’essence et les principes, énumèrent les conditions pouvant amener Moscou à envisager l’emploi du feu atomique, avant que ne soit précisé le périmètre de responsabilité des organes d’État compétents en matière de définition et de réalisation de la politique russe de dissuasion. Il s’agit du premier texte du genre rendu public par la Russie. Un document à l’intitulé similaire avait bien été publié en 2010, alors que Dmitri Medvedev était président, mais son contenu était demeuré classifié. En outre, il couvrait la période 2010-2020, ce qui peut expliquer que le Kremlin ait ressenti la nécessité de publier une nouvelle version, cette fois rendue publique. Jusqu’à présent, et en l’absence d’un « Livre blanc » de la défense russe, le thème de la dissuasion nucléaire était évoqué dans la Doctrine militaire, dont la dernière version date de 2014. Elle mettait toutefois davantage l’accent sur la nature et les enjeux des conflits pouvant entraîner le recours aux armements nucléaires, que sur la posture de dissuasion stricto sensu. Au-delà du texte de la Doctrine militaire, il fallait sinon se rapporter aux déclarations parcellaires d’officiels et aux publications d’experts du domaine stratégique en Russie pour tenter de saisir les tenants et les aboutissants de la posture russe de dissuasion. En définissant et clarifiant les fondements et les principes auxquels obéissent sa posture de dissuasion nucléaire, la Russie s’adresse à travers ce document à ses concurrents stratégiques, et en premier lieu à la communauté euro-atlantique, à l’attention de laquelle il n’est toutefois pas restreint.

L’objectif de cette « Doctrine nucléaire » est par ailleurs de faire ressortir les contradictions au sein de l’axe euro-atlantique nées des dernières initiatives unilatérales de l’administration Trump (en particulier la sortie du traité FNI). Si ce texte ne permettra certainement pas de clore le débat en Occident sur le seuil d’emploi de l’arme atomique par la Russie – et notamment celui concernant la doctrine dite de « l'escalade pour la désescalade » (4) –, il jette néanmoins un éclairage précieux mais non dénué de contradictions sur la posture russe de dissuasion nucléaire.

Principes et fondements de la « Doctrine nucléaire » russe

Prévenir et punir une agression

La « Doctrine nucléaire » énonce les principes qui sous-tendent la mise en œuvre par la Russie d’une posture de dissuasion nucléaire présentée comme ayant un caractère purement défensif. Cette posture vise tout autant à dissuader un adversaire potentiel d’entreprendre une « agression » contre la Russie et/ou ses alliés, qu’à empêcher l’escalade d’un conflit, et à en provoquer la fin dans des conditions favorables à Moscou et/ou à ses alliés (article 4). La référence aux « alliés », omniprésente au fil du texte, renvoie à la Biélorussie et à l’Arménie, avec qui la Russie dispose d’accords de défense. Le caractère permanent de cette posture (article 11) doit donner au Kremlin les moyens d’exercer des représailles présentées comme inévitables et inacceptables contre tout adversaire conduisant une attaque contre la Russie et/ou contre ses alliés, et ce, quelles que soient les conditions (articles 9 et 10). On retrouve ici le caractère d’inéluctabilité des représailles et la détermination politique à les exercer, fondement de la crédibilité de toute posture de dissuasion nucléaire. L’article 2 précise d’emblée que la mise en œuvre de cette posture est assurée par la « totalité de la puissance militaire » de la Russie, y compris sa triade stratégique (troupes de missiles stratégiques, sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, aviation stratégique). Cet article rappelle donc l’existence d’une dissuasion stratégique conventionnelle, évoquée explicitement dans la Doctrine militaire de 2014 (article 32б), qui s’agrège à la dissuasion nucléaire et offre à la Russie une palette de capacités de réponse élargies et ajustables aux circonstances de leur emploi, nous y reviendrons.

« Escalade pour la désescalade » : des clarifications nébuleuses

La formulation de l’article 4 évoque la doctrine dite de « l'escalade pour la désescalade » car l’enjeu est « d’empêcher l’escalade d’actions militaires et permettre leurs fin dans des termes favorables à la Russie et/ou à ses alliés ». Toutefois, il est bien question ici de la posture de dissuasion et non pas de l’emploi d’armes nucléaires. Autrement dit la réalisation d’actions en lien avec la posture de dissuasion – par exemple le déploiement ostensible par la Russie à proximité d’un théâtre de crise de systèmes de missiles sol-sol Iskander-M, suspectés de pouvoir mettre en œuvre des charges nucléaires tactiques – contribuerait par elles-mêmes à la désescalade. C’est, pour ainsi dire, le non-emploi de ces armes ostensiblement déployées qui provoquerait alors la fin du conflit, devant le risque majeur que ferait courir leur usage. Il est d’ailleurs rappelé dans l’article 5 que la Russie considère le recours à l’arme atomique comme ultime, et qu’elle « fera tout son possible pour abaisser la menace nucléaire et empêcher une crise dans les relations internationales, susceptible de déboucher sur un conflit armé, y compris nucléaire ». Cet article n’est pas dénué de contradiction avec l’article précédent qui esquisse justement l’exercice d’une menace nucléaire afin de provoquer la fin d’un conflit. L’article 5 fait par ailleurs écho à la probabilité jugée faible par la Doctrine militaire dans son article 11 d’une conflagration armée entre puissances, qui résulterait de l’escalade d’un conflit régional. Aussi, la « Doctrine nucléaire » peut être interprétée sur ce point comme une « réponse miroir » partielle à la Nuclear Posture Review américaine de 2018 qui affirme que Moscou « estime à tort que la menace de l’escalade nucléaire ou le recours effectif en premier aux armes nucléaires favoriserait la désescalade d’un conflit en des termes favorables à la Russie (5)». Cette démarche de clarification contribue –probablement à dessein – plus qu’autre chose à alimenter le « brouillard » des intentions russes en matière « d’escalade pour la désescalade ».

De l’imprévisibilité des représailles

Le document est dénué de toute mention ou allusion à la doctrine de « l’escalade pour la domination ». Il prétend par ailleurs que les capacités de dissuasion nucléaire sont maintenues à un « niveau de suffisance minimale » leur permettant de remplir de manière crédible leur mission (article 15e), le texte rappelant dans ses articles 6 et 15a le principe d’attachement de la Russie à ses obligations contractées dans le cadre d’accords de contrôle des armements. L’article 15 proclame cependant que la posture de dissuasion nucléaire russe obéit au principe d’imprévisibilité, en ce qui concerne l’étendue, le moment et le lieu des représailles nucléaires. Cette imprévisibilité est néanmoins quelque peu écornée car, comme nous allons le voir, le texte décrit tout de suite après, dans sa troisième partie, les contextes dans lesquelles la décision de recourir à l’arme atomique est envisagée.

La répartition des tâches dans la génération et la mise en œuvre de la posture de dissuasion est présentée dans la quatrième partie du document. Le gouvernement russe subvient à la création de conditions économiques idoines, nécessaires au maintien de la crédibilité de la posture (article 22). Le Conseil de sécurité de la Fédération formule les orientations de la politique militaire de la Russie, et se trouve donc en charge d’établir une stratégie (article 23). Enfin, c’est logiquement au ministère de la Défense qu’il revient de mettre en œuvre cette posture de dissuasion nucléaire (article 24).

La lecture russe du danger : l’Europe, une « place d’armes » américaine

Une perception du danger aiguisée par l’irruption de technologies de rupture

La « Doctrine nucléaire » reprend et précise dans sa seconde section les griefs que la Russie formule depuis au moins la seconde moitié des années 2000 à l’égard de Washington et de l’OTAN. Les articles 12 à 15 expriment tout autant la prise en compte par Moscou de nouvelles réalités technologiques dans sa lecture du danger – lecture déjà présente dans la Doctrine militaire de 2014, mais avec un niveau de granularité moindre –, qu’elle réitère son inquiétude à l’égard du déploiement dans son voisinage immédiat de systèmes d’armes sophistiquées, que la Russie considère comme de potentielles menaces militaires. Ces dangers sont :

  • L’accumulation par de potentiels adversaires de forces polyvalentes, disposant y compris de moyens aptes à la mise en œuvre d’armes nucléaires, dans les espaces terrestres et maritimes contigües à la Fédération de Russie
  • Le déploiement par des États qui considèrent la Russie comme un potentiel adversaire de systèmes et de moyens de défense anti-missiles, de missiles de croisière et balistiques de courte et moyenne portées, d’armes conventionnelles de précision guidées et hypersoniques, de drones d’attaque, et d’armes à énergie guidée (comme les lasers) 
  • La militarisation de l’espace avec des systèmes anti-missiles et de frappe
  • La possession par des États d’armes nucléaires et/ou d’armes de destruction massive (ADM) qui pourraient être utilisées contre la Russie et/ou contre ses alliés, ainsi que la possession des vecteurs nécessaires à leur mise en œuvre
  • La prolifération incontrôlée d’armes nucléaires, de leurs vecteurs, et de composants et technologies permettant leur fabrication
  • Le déploiement d’armes nucléaires et des vecteurs nécessaires à leur mise en œuvre sur le sol d’États non dotés

En lisant entre les lignes de l’article 12 (12a et 12б), il est fait référence à la construction par les États-Unis d’un bouclier anti-missiles en Turquie (radar), en Roumanie (intercepteurs) et bientôt en Pologne (intercepteurs), dont la Russie n’a eu de cesse de répéter qu’il compromettait, selon elle, la crédibilité de sa capacité de deuxième frappe. Le texte fait également allusion au déploiement régulier de destroyers américains équipés du système anti-missiles AEGIS, notamment en mer Noire. L’élaboration d’armes supersoniques et hypersoniques est d’ailleurs présentée par la Russie comme une réponse à ces projets dans la mesure où ces armes sont censées pouvoir leurrer et contourner les systèmes anti-missiles américains. Il s’agit par ailleurs de « prendre date » pour Moscou qui anticipe le possible déploiement par Washington de missiles sol-sol à portée intermédiaires en Europe de l’Est, suite à l’abandon du traité FNI. La mention de la militarisation de l’espace (article 12в) renvoie à la préoccupation de Moscou vis-à-vis de la réactivation par les États-Unis d’un Space Command fin août 2019.

L’article 12e porte sur le maintien par Washington d’armes nucléaires tactiques sur le sol d’États européens non dotés (Allemagne, Belgique, Italie et Pays-Bas) mais aussi en Turquie (6). Ce thème revient avec l’article 14 qui insiste sur le fait que le déploiement sur le territoire d’un État tiers par un adversaire potentiel de la Russie de capacités d’attaque, d’armes à énergie guidée, de moyens anti-missiles, de systèmes d’alerte, d’armes nucléaires et/ou d’ADM, fait l’objet d’une attention particulière aux yeux de la posture de dissuasion nucléaire russe. Cette lecture est en phase, quoiqu’elle soit plus resserrée, avec celle de la Doctrine militaire, dans laquelle il est toutefois explicitement fait mention de l’OTAN (ce qui n’est pas le cas dans le présent document). Tout juste l’article 13 mentionne-t-il l’existence de blocs et d’alliances. L’Europe apparaît ainsi, en creux, comme une « place d’armes » pour les États-Unis qui y déploient armements offensifs et défensifs, et des systèmes d’alerte avancée de tir de missiles, dont la Russie estime être la cible principale.

L’apparition d’une notion d’intentionnalité

La « Doctrine nucléaire » introduit cependant une notion d’intentionnalité absente de la Doctrine militaire, en opérant une distinction entre les États qui considèrent la Russie comme un adversaire potentiel (articles 12б et 13) et les États qui n’adoptent pas cette posture (déclaratoire et/ou écrite dans des documents officiels). Plus qu’un élément sémantique, cette distinction permet « d’évacuer » la Chine du champ des dangers militaires, dans la mesure où si Pékin dispose des capacités considérées par Moscou comme dangereuses, elle n’affiche cependant pas d’intentions jugées hostiles à son égard par la Russie. Autrement dit, ce texte tend à confirmer que dans sa relation à la Chine, le Kremlin privilégie les intentions sur les capacités. Se pose toutefois la question de savoir dans quelle mesure cette notion d’intentionnalité pourrait pondérer le niveau de dangerosité attribué individuellement par le Kremlin aux États de la communauté euro-atlantique.

Des conditions d’emploi élargies et le glissement vers l’usage en premier

Le cœur de la « Doctrine nucléaire »

Les conditions pouvant provoquer l’emploi du feu nucléaire par la Russie sont exposées dans l’article 27 de la Doctrine militaire dont le présent texte reprend à l’identique le phrasé dans ses articles 17 et 18. La Russie envisage le recours à l’arme atomique en « réponse à l’emploi contre [la Russie] et/ou contre ses alliés d’armes nucléaires et d’ADM, et aussi en cas d’agression contre la Fédération de Russie à l’aide d’armes habituelles [обычного оружия] quand l’existence même de l’État est menacée ». La référence aux armes « habituelles », à savoir conventionnelles, fait écho à l’article 13 qui stipule que la posture de dissuasion nucléaire russe s’adresse indistinctement aux acteurs (États, blocs, alliances), qu’ils soient dotés ou non de l’arme atomique et des moyens de la mettre en œuvre. Autrement dit, des États non dotés ayant rejoint l’OTAN pour y trouver une garantie de sécurité contre la Russie deviennent, en vertu de cet article, des cibles légitimes de la dissuasion nucléaire russe.  

Le cœur de la « Doctrine nucléaire » se trouve très certainement dans l’article 19 qui esquisse les contextes pouvant conduire le président russe à utiliser le feu nucléaire : 

  • Une information fiable qu’un tir de missiles balistiques a été engagé contre la Russie et/ou contre ses alliés (article 19a)
  • L’emploi par un adversaire d’armes nucléaires ou d’ADM contre le territoire de la Russie et/ou contre le territoire d’un allié (article 19б)
  • Une action ennemie contre des infrastructures critiques (militaires ou civiles) de nature à remettre en question la capacité de seconde frappe russe (article 19в)
  • Une agression conduite contre la Russie avec des armes conventionnelles de nature à remettre en question l’existence même de l’État (article 19г)

Sur ces quatre contextes, trois font référence à des actions hostiles menées contre la Russie (et/ou contre ses alliés) qui n’impliquent pas nécessairement l’emploi d’armes nucléaires. Autrement dit, la Russie se réserve la possibilité d’un emploi en premier du feu atomique. L’article 12a suscite néanmoins des interrogations : comment juger de la fiabilité de l’information et pourquoi s’en tenir à un tir de missiles balistiques ? Cela signifie-t-il qu’un tir de missile de croisière depuis un bombardier par exemple ne rentre pas dans le contexte décrit dans cet article ? Ce passage contribue plus à épaissir le « brouillard » qu’à le dissiper concernant les modalités d’emploi du feu nucléaire par la Russie. Au demeurant, il fait référence à une phrase déjà prononcée par Vladimir Poutine, lors de la conférence du Club de Valdaï au mois d’octobre 2018 (7).

La formulation d’un cadre doctrinal pour l’emploi de nouvelles capacités à des fins pré-stratégiques

En précisant les contextes d’usage d’armes atomiques, cette Doctrine met en exergue un élargissement des conditions d’emploi, et notamment des conditions d’emploi en premier. Se pose dès lors la question du seuil, dont l’examen nécessite d’opérer une distinction entre les armes nucléaires stratégiques (mises en œuvre par la triade), les armes nucléaires tactiques – ou non stratégiques (par exemple celles que peut manifestement mettre en œuvre le système Iskander-M) –, et les armes stratégiques non-nucléaires (missiles de croisière de type Kalibr ou Kh-101 par exemple). Le seuil d’emploi d’armes stratégiques nucléaires semble en fait ne pas avoir sensiblement évolué par rapport à la Doctrine militaire de 2014, et même avoir été quelque peu rehaussé compte-tenu de l’extension de la palette de capacités pré-stratégiques russes au cours des années 2010. L’arrivée dans l’arsenal russe de missiles de croisière, celle à venir de missiles de croisière hypersoniques (le Tsirkhon) ainsi que le rattrapage réalisé par la Russie en matière de drones (avec le premier vol fin septembre 2019 du prototype de drone d’attaque Okhotnik développé par Sukhoï) et, plus généralement, le redressement opéré par les forces conventionnelles russes depuis la guerre russo-géorgienne de 2008, sont de nature à contribuer au rehaussement du seuil d’emploi d’armes stratégiques nucléaires. Les armes nucléaires tactiques – que la Russie possède en nombre (8) et qui ne sont encadrées par aucun traité international – et les armes stratégiques non-nucléaires contribuent à la posture de dissuasion de la Russie dans sa globalité, comme l’évoque la Doctrine militaire de 2014. La montée en puissance de ces armes et leur dissémination sur plusieurs types de plateformes (bombardiers à long-rayon d’action Tu-95MS, sous-marins lanceurs de missiles de croisière de type Yasen, sous-marins classiques d’attaque de type Kilo, plateformes navales de surface) illustrent un glissement vers leur emploi à des fins pré-stratégiques auquel le présent document fournit un cadre doctrinal (9).

Conclusion

La publication des « Fondements de la politique de la Fédération de Russie en matière de dissuasion nucléaire » peut être saluée pour la volonté de transparence dont elle procède dans un contexte international tendu. En toute hypothèse, les principes énoncés dans cette « Doctrine nucléaire » devraient rester en vigueur au cours des années 2020 qui verront l’entrée en service dans l’armée russe de capacités nouvelles faisant appel à des technologies de rupture. Occupant jusqu’à présent la place de spectateurs du délitement des mécanismes de sécurité hérités de la Guerre froide, les Européens sont peut-être bien le « public cible » de ce document. Aussi, ce texte met le doigt sur les faiblesses de l’axe transatlantique mis à mal par les récentes initiatives unilatérales prises par la Maison Blanche qui désengage les États-Unis des mécanismes internationaux de contrôle et de confiance en matière d’armement. Il exprime en creux la déception de la Russie à l’égard de ce qu’elle considère comme une forme de « suivisme résigné » dangereux des pays européens vis-à-vis des décisions de l’administration Trump sur des dossiers d’importance stratégique, comme le traité FNI. Il les met aussi cependant en garde contre l’accueil potentiel sur leur territoire de capacités de frappe sol-sol à portée intermédiaire que les États-Unis pourraient être tentés de déployer, notamment en Europe orientale. Dans ce contexte, des initiatives comme celle entreprise par le président Emmanuel Macron pour « réinventer » une architecture de sécurité et de confiance avec la Russie n’ont que plus d’importance.

1.  Le traité américano-soviétique sur les FNI portait sur l’élimination des missiles de croisière et balistiques sol-sol, nucléaires et conventionnels, d’une portée comprise entre 500 et 5 500 km.

2.  Le traité New START (pour Strategic Arms Reduction Treaty) sur la réduction des armes stratégiques a été signé le 8 avril 2010 à Prague par les présidents Medvedev et Obama, et est entré en vigueur le 5 février 2011 pour une durée de 10 ans après sa ratification par les parlements russe et américain. En vertu de cet accord, Moscou et Washington s’engagent à réduire le nombre de têtes nucléaires déployées à 1 550 chacun.

3.  C’est quatre parties sont « Considérations générales », « Essence de la dissuasion nucléaire », « Conditions entrainant l’emploi d’armes nucléaires par la Fédération de Russie » et « Missions et fonctions du gouvernement fédéral, des autres organes d’État et organisations, en vue de la réalisation de la politique d’État en matière de dissuasion nucléaire ». Il est au demeurant possible qu’il s’agisse d’une version publique succincte d’un document stratégique plus épais et classifié.

4.  Selon ce concept, la Russie pourrait recourir à des frappes nucléaires limitées et sélectives dans le cadre d’un conflit conventionnel local ou régional afin d’empêcher celui-ci de dégénérer vers une conflagration globale, et y mettre ainsi fin dans des conditions qui lui soient avantageuses.

5.  « Nuclear Posture Review », février 2018, p. 8.

6.  Les États-Unis entretiendraient un stock d’armes nucléaires tactiques compris entre 230 et 500 têtes, principalement mises en œuvre par l’US Air Force et majoritairement déployées sur des bases en Europe. Voir Woolf Amy F., 2019, “Nonstrategic Nuclear Weapons”, CRS Report, Congressional Research Service, p. 2.

7.  Vladimir Poutine avait alors affirmé : “Only when we know for certain – and this takes a few seconds to understand – that Russia is being attacked we will deliver a counter strike”, en parlant d’un tir de missile stratégique.

8.  La Russie disposerait d’environ 1 880 armes nucléaires tactiques, dont 900 appartiendraient à la marine. Voir Kristensen Hans M., Korda Matt, 2020, “Russian Nuclear Forces”, Bulletin of the Atomic Scientists, vol.75, n°2, p. 111.

9.  Ce glissement vers un emploi pré-stratégique doit particulièrement être relevé pour les forces navales, et plus précisément, pour les forces sous-marines qui ont multiplié ces dernières années les tirs de missiles de croisière dans le cadre d’exercices stratégiques (par exemple l’exercice « Grom »).


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